Hommage rédigé par sa fille Michèle et lu par sa petite-fille Stéphanie lors de la célébration commémorative en l'église de St-Ulric
Tout d’abord, je tiens à vous remercier de votre présence pour le dernier au revoir à grand-maman. Aujourd’hui, une partie de la mission qu’on m’a confiée est de prêter ma voix à mes tantes et à mon père pour vous parler de grand-mère, leur maman. Alors, voici :
«Maman nous avait bien avertis : quand je vais mourir vous avez besoin de ne pas faire d’hommage et aller me vanter en avant. Alors, en enfants soumis et obéissants, nous n’avons pas fait d’hommage. Nous avons écrit quelques notes sur ton vécu et nous ne te vanterons pas, nous allons simplement raconter qui tu étais.
Le 21 février 1926, à Mont-Joli, naissait une petite fille qu’on prénomma Thérèse Lilianna. Dès son jeune âge, ses parents sont déménagés à St-Octave de Métis car grand-papa y avait acheté une ferme pour éviter que le seul fils qui lui restait soit appelé au combat. Elle y demeurera jusqu’à son mariage en 1952.
Jeune fille, elle caressait le rêve d’entrer dans l’aviation à l’instar de deux filles de St-Octave ; de son propre aveu, c’était surtout parce qu’elle trouvait le costume tellement beau ! Pour grand-papa, il était hors de question qu’une de ses filles s’enrôle ; pas question qu’elle suive la trace de ces petits gars manqués. Elle a donc étudié pour faire une «maîtresse d’école». C’est ainsi qu’en 1944, elle termine avec grande distinction sa 2ème année d’école Normale.
Parlant d’école Normale, maman aimait bien nous raconter une petite anecdote datant de sa dernière année d’études : De temps à autres, l’inspecteur venait à l’école et une étudiante devait donner un cours aux autres élèves. Comme maman était plutôt douée, la religieuse qui lui enseignait la désignait souvent pour effectuer cette tâche. Un jour qu’elle devait donner un cours d’agriculture ou quelque chose du genre, elle a introduit la matière en disant : aujourd’hui, je vais vous parler de la vache canadienne FRANÇAISE. Il parait qu’en entendant cette affirmation dite avec tant d’assurance, l’inspecteur a trouvé soudainement un attrait pour le bout de ses souliers afin que son fou-rire passe inaperçu. Quant à mère Jésus- Eucharistie, elle a levé les sourcils en cachant elle aussi son irrépressible envie de rire. Faut-il en déduire que les vaches en 1944 ne parlaient pas le français ?...
Elle était une personne généreuse et cette générosité lui donnait du courage : lorsqu’elle allait à l’école, une de ses compagnes avait toujours les mains moites et c’était impossible pour elle de remettre un travail de broderie sur un tissu immaculé. Alors elle avait plaidé devant la religieuse enseignante : Mère lui a-t-elle dit, vous le savez bien qu’elle sait les faire ses points mais elle a toujours les mains mouillées et elle salit le tissu, ce n’est pas de sa faute ; elle ne pourra jamais remettre un travail propre. Laissez-moi le faire à sa place pour lui permettre de passer l’examen. Ce n’est pas tout le monde qui aurait eu le courage de faire cette demande. Fait surprenant, la religieuse avait accepté.
Elle avait aussi un petit côté espiègle, elle nous racontait qu’elle et une de ses sœurs assiégeaient la chambre d’oncle Lorenzo quand il se préparait pour aller boire une liqueur au petit restaurant de la place le samedi soir. Il parait que certains samedis il devait renoncer car elles s’étaient attardées tellement longtemps dans sa chambre qu’il était trop tard pour aller veiller. Elle l’aimait tellement son petit frère ! C’est d’ailleurs elle qui lui a fermé les yeux quand il nous a quittés.
Poursuivons plus sérieusement : elle enseigna d’abord à St-Octave de Métis. Au début de la première année, une élève venait coucher avec elle à l’école car grand-maman était inquiète de la savoir seule. Ceci a duré une semaine car maman trouvait que c’était bien du dérangement pour la pauvre petite fille de venir tous les soirs à l’école. Grand-maman ne se doutait de rien, elle l’a su seulement aux vacances de Noël. Ceci illustre bien l’une des principales caractéristiques de maman : elle avait toujours peur de déranger. Ensuite, le président de la commission scolaire de St-Ulric est venu lui demander d’enseigner dans le rang 2 de Tartigou à St-Ulric. Imaginez, c’est elle qui gagnerait le plus gros salaire (il a omis de mentionner le fait qu’avec le plus gros salaire venait aussi la plus grosse classe ).
Les classes du temps étaient composées d’enfants de la première à la septième année. Pas besoin de dire qu’elle devait trouver des astuces pour que tout ce beau monde soit occupé. Elle nous racontait qu’un élève de 7e année fréquentait l’école pour que ses parents continuent de recevoir l’allocation familiale. L’enseignante précédente l’avait avertie de se guetter les jambes quand elle circulerait dans les rangées car elle avait eu droit à quelques coups de pied. Il parait que c’était un gars bien bâti, presqu’un homme. On peut facilement imaginer le tableau : la petite jeune femme dans le début de la vingtaine devant ce grand gaillard. Elle avait beau porter des talons hauts, elle n’aurait pas fait le poids s’il avait décidé de lui faire de la misère. Mais non, maman l’avait pris par la douceur et lui confiait des petites tâches : une main de fer dans un gant de velours. Il avait même pris l’initiative de lui entrer du bois et de laver le tableau. «Touchez pas à ça mademoiselle lui disait-il, c’est trop dur pour vous». Quelques années plus tard, ce même élève était arrêté la voir à la maison à St-Octave.
Pour passer les soirées, maman rendait visite aux voisins les plus proches. C’est en rendant visite à grand-maman Paquet, qu’elle attira l’attention du plus jeune de ses enfants qui trouva la petite maîtresse d’école bien de son goût. Ainsi, en 1952 se termine sa carrière d’enseignante à temps plein pour débuter sa carrière d’épouse et de maman à temps plein. Cependant, elle n’a pas délaissé complètement l’enseignement : un des 4 enfants avait de la difficulté avec une règle de grammaire, un problème de mathématiques? La voilà debout auprès de celui-ci ou de celle-ci à lui expliquer patiemment, tant et aussi longtemps qu’il n’avait pas assimilé complètement la matière. Si l’un de nous lui mentionnait qu’il comprenait mieux quand c’est elle qui expliquait, jamais elle ne dénigrait le travail de nos professeurs ; elle disait : des fois le fait que ce soit expliqué autrement aide à faire comprendre. Voici donc un autre trait de caractère de maman : son humilité. Malheureusement, cela l’empêchait souvent de reconnaître sa juste valeur.
Une fois les enfants assez grands, elle saisit les occasions de gagner un peu d’argent. Elle a commencé par surveiller les enfants qui dinaient à l’école le midi, ensuite, elle a mis à profit son métier d’enseignante en faisant de la suppléance. Pendant 10 ans, elle a travaillé comme secrétaire-trésorière de la municipalité du village, tenant bureau à la maison. Pas besoin de vous dire que les repas et les émissions de télé étaient interrompus par les visites des contribuables, surtout durant la période de paiement des taxes. Elle a également prêté main forte à papa lorsqu’il était gérant de la coop.
Quand elle a démissionné comme secrétaire de la municipalité, elle a occupé le poste de conseillère municipale. Maman s’est aussi impliquée dans divers organismes : à la Fabrique comme secrétaire bénévole pendant plusieurs années, complétant les registres, s’occupant du bureau lorsque le prêtre était absent . Elle a siégé au conseil de l’Office municipal d’habitation, celui de l’âge d’Or à titre de secrétaire et elle a œuvré au comptoir de linge. Elle s’est également impliquée à l’école en montrant aux enfants à tricoter.
Pour maman, rester assise à ne rien faire n’était vraiment pas une option, sauf le dimanche après-midi. Toujours elle occupait ses mains et son esprit : la voilà avec un tricot en attendant que les patates cuisent ; le soir elle faisait des mots croisés, mais le soir seulement, pas question de faire des mots croisés le jour. Elle aimait par-dessus tout lire et broder. Elle nous racontait que grand-maman faisait des taies d’oreillers avec des poches de farine et lui demandait de les broder. Elle effectuait ce minutieux travail à l’école, à la lueur de la lampe à l’huile. Maman n’a pas gardé pour elle seule ses talents, elle les a généreusement partagés avec ses trois filles, enseignant à celles qui le voulaient à broder, à tricoter ou à coudre. Le fait de voir qu’elle faisait de si jolies choses ont donné le goût aux filles d’apprendre elles aussi.
En résumé, maman était une femme de service, quelqu’un qui aimait donner. Chez nous, la porte était toujours ouverte. Nous avons souvenir des grandes tablées durant les Fêtes et à l’été quand la parenté de la ville et parfois leurs amis venaient nous visiter.
Enfin, maman a été comblée par la venue de 4 petits-enfants qu’elle chérissait. Elle était tellement fière d’eux. Ils ont bien joué de la batterie de cuisine quand ils venaient chez nous ; pas question de leur interdire l’entrée de l’armoire aux chaudrons.
Quand son arrière-petite-fille est arrivée, nous nous sommes empressées de lui montrer des photos et nous avons continué de le faire. Elle la trouvait bien belle la petite Cloé. On pouvait la voir esquisser un petit sourire et son regard s’allumait pour quelques instants. Même si nous savions qu’elle n’en conservait pas de souvenir, nous n’hésitions pas à lui procurer ces petits bonheurs.
Voilà, les propos sont un peu décousus mais ça résume bien qui était maman.
Merci maman pour les leçons de grammaire, de mathématiques, de tricot, de broderie et surtout pour les bonnes valeurs que tu nous as transmises.
Maintenant, nous te confions à la Vierge Marie en qui tu avais une grande confiance. Sois en paix maman ; prends le temps de reprendre des forces et ensuite tu tiendras la main de papa et lui apprendras à vivre sans ta présence physique à ses côtés. Nous sommes sûrs que ça lui manquera de te réchauffer les mains…
Tes enfants qui t’aiment. »
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