PRONONCÉ LORS DE SES FUNÉRAILLES
EN L’ÉGLISE SAINT-JÉRÔME DE MATANE
LE 23 JANVIER 2016
ÉCRIT ET PRONONCÉ PAR
FRANCIS GAUTHIER, FILS AINÉ DE M. CLÉMENT GAUTHIER
Janvier 1944. L’Europe s’apprête à vivre l’année où la Seconde guerre mondiale fera le plus de victimes. À quelques kilomètres d’ici, dans un petit village de la côte gaspésienne, la réalité est toute autre. Un petit Clément vient de naître. Les yeux rieurs, les oreilles grandes, symboles de l’être moqueur et empreint d’écoute qu’il sera toute sa vie. À la doctrine fondée sur la peur de l’autre et sur la division, véhiculée par le régime en place en Allemagne à cette époque, il opposera toute sa vie, à hauteur d’homme, avec l’humilité et la discrétion qui le caractérisaient, l’empathie, la solidarité et l’ouverture face à son prochain.
C’est sans aucun doute ce qui a le plus marqué son cheminement personnel et professionnel et ce qui a été le levier de ses réalisations sa vie durant. D’abord, par l’investissement dans sa communauté.
Le sens de communauté prenait chez lui le sens de famille. Papa aimait et cherchait à appartenir à un groupe et, par la suite, à travailler au développement des siens. Son implication dans le mouvement des Chevaliers de Colomb d’abord, puis des Lions, sa volonté de contribuer au développement de sa région en s’impliquant dans le Festival de la crevette et dans l’organisation de divers autres événements, sa participation dans le réseau des caisses Desjardins et dans la promotion du mouvement coopératif, sont autant d’exemples où son objectif n’était pas de se mettre en valeur, mais plutôt, de mettre en valeur le milieu et la communauté auxquels il appartenait.
Enfant, je me souviens d’ailleurs que je tirais une certaine fierté de ces implications. Bien entendu, le fait d’avoir le costume de Pincette, la mascotte du Festival de la crevette, à la mi-juillet chaque année sur le divan du salon n’y était pas étranger. Plus encore que la fierté, ce qui me fascinait à l’époque, c’est à quel point ces implications rendaient mon père heureux. En fait, quand j’y repense aujourd’hui, il m’est difficile de différencier ce que mon père faisait pour gagner sa vie et ce qu’il faisait par désir d’implication. Dans les deux cas, il avait le bonheur au visage.
Papa lui, était-il fier de ces implications? Sans doute oui, mais il ne me l’a jamais exprimé ainsi et ce n’était pas sa motivation première. Ce qui l’était, c’était de se mettre au service des autres dans la poursuite d’un objectif commun qui le dépassait.
Rien d’étonnant donc dans le fait qu’il réalisa la plus grande partie de sa carrière professionnelle dans le réseau de la santé et des services sociaux.
À titre de comptable, c’est par la porte des finances qu’il entra dans ce réseau. C’est toutefois par la porte des relations humaines qu’il en ressortira, en dotant son village natal, Sainte-Félicité, d’une première coopérative de services de santé. Avant qu’il ne perde pied dans l’oubli, il disait sans ménagement que c’était l’une de ses réalisations professionnelles dont il était le plus fier. Logique, il était proche des gens, il était donc sensible aux difficultés d’accès aux services de santé.
Près des gens, voilà un autre de ses traits de caractère. En fait, ce trait faisait partie de sa nature profonde. Il voyait le bon dans chacun. En cette matière, les débuts de la maladie qui lui a volé sa mémoire peuvent servir d’illustrations probantes.
En effet, dès les premières phases, c’est comme si la maladie avait fait ressortir l’essence de la personnalité de mon père. Ainsi, perfectionniste qu’il était, papa est devenu avec la maladie excessivement méticuleux. Il pouvait plier et replier une serviette un après-midi de temps, jusqu’à ce qu’elle soit parfaite. Rangé qu’il était, la maladie a fait du balai son meilleur ami : la graine de « toast » n’avait pas le temps de se rendre au sol qu’elle était déjà ramassée.
Ce qui a été plus marquant pour moi cependant, c’est la façon dont la maladie a fait ressortir l’importance qu’avaient pour lui les relations interpersonnelles.
Par exemple, si on n’y prenait pas garde, on pouvait se rendre compte qu’il ne nous suivait plus au centre commercial, occupé qu’il était à tenir la porte des gens qui entraient et heureux de les voir le remercier. Il fallait voir également la réaction qu’il pouvait avoir face aux personnes rencontrées au détour d’une marche… Comme si elles étaient toutes des connaissances très chères à son cœur.
En le voyant agir ainsi, au-delà de l’émotion que cela suscitait, je prenais conscience de ce qu’était mon père, une personne qui tire son goût pour la vie de la relation qu’il établit avec autrui.
Bien entendu, il nous a transmis ce trait de personnalité. La façon de nous présenter, de parler, de communiquer, l’importance d’aller au devant des autres, la compassion, le respect de la différence, sont autant de choses qu’il nous a léguées à mon frère et à moi. Et il était très exigeant. Il nous a appris la culture de l’effort et nous a fait valoriser la satisfaction du travail accompli. Il nous a permis de développer confiance en nos moyens, en nous appuyant dans nos projets, même s’ils étaient farfelus. Les personnes qui me connaissent savent que je ne donne pas ma place en termes de projets farfelus.
Ainsi, quand je me suis présenté comme président de classe, mon père m’a aidé à préparer mon discours d’élections, même si je le voulais un peu trop verbeux, inspiré que j’étais par ce que je voyais aux nouvelles. Mon discours mystifia mes camarades de classe et causa… Ma défaite. Ce n’était pas grave pour mon père. J’avais osé.
Ce fut la même chose lorsqu’avec des amis on lança notre propre journal à la fin du primaire. Mon père nous a aidés à réviser nos articles, à faire des copies, à les distribuer dans le quartier, à collecter nos abonnés… Mais je n’avais pas la bosse des math comme lui et notre aventure était tout sauf rentable… Encore une fois, ce n’était pas ce qui était important. L’idée, la motivation, l’impulsion, l’étaient elles. Et s’il pouvait en profiter pour nous agacer au passage, c’était encore mieux…
Parce que, et ce n’est pas tout le monde qui le sait, papa était très moqueur. À titre d’exemple, je devais bien avoir 5 ou 6 ans. Je me questionnais beaucoup sur la religion et je multipliais les questions à ma famille. À l’époque, je disais à mes professeurs que je voulais devenir pape. Rien de moins. Toujours est-il que je me souviens d’une fois où, en faisant référence à la mort du p’tit Jésus sur la croix, j’avais demandé à mon père comment Dieu lui était mort. Il m’avait répondu qu’il était mort en tombant de la galerie. Évidemment, le rire passé, il s’est assuré de me donner une hypothèse de réponse à cette question existentielle…
Avec les amis à la maison, nous entendre rire ou nous faire rire était l’un de ses plus grands bonheurs. Combien d’amis m’ont appelé de retour chez-eux pour me dire qu’ils avaient trouvé une patate dans la poche de leur manteau ? Autre exemple : une bonne amie d’enfance, qu’on appelait affectueusement fromage, était toujours accueillie à la maison par une boîte de Velveeta à la fenêtre ou avec une tranche de fromage dans ses bottes lorsqu’elle quittait. Et mon père riait… et elle également.
Mon papa était tout ça.
Aujourd’hui, je sais qu’il est ici avec nous. Il passe entre les rangées, s’assure que tout va bien, que les portes sont bien fermées, que tout le monde est « correct ». Il gratte une saleté qui l’agace sur un banc, ramasse quelque chose qui traîne. Il m’écoute en s’assurant que je n’utilise pas de « si » avec des « rais », ou que je ne confonds pas « apporter » avec « amener ». Permettez que je lui adresse quelques mots en terminant.
Papa, je veux te dire. Je suis content que tu sois parti, tu avais assez donné, tu avais assez souffert… Te voir partir si paisiblement a suscité chez moi réconfort et espérance, espérance que tout ira mieux pour toi… J’ai cependant le vertige d’être seul, de devoir maintenant, comme tu me l’as maintes fois demandé, donner l’exemple.
Papa, je veux te rassurer. Nous prendrons soin de maman, ta Céline… Nous continuerons également à être présents pour les personnes qui t’étaient particulièrement chères, ta sœur Carmelle, ma tante Jeanne, mon oncle Lorenzo.
Papa, je veux enfin te faire une promesse. Il est bien vrai, le monde de 1944 n’existe plus. Il ne va pas mieux pour autant. Plusieurs conflits se déroulent en ce moment. La peur de l’autre et de la différence est encore présente. Le mal est plus diffus mais toujours dommageable, particulièrement pour les plus petits, les plus pauvres, les plus différents.
On a tendance à mettre dans les mains d’autres ce que nous voulons pour notre monde, nous jugeant impuissants. Nous avons pourtant tous les outils entre les mains pour le changer justement. Tu l’as bien prouvé, c’est à hauteur d’homme qu’on peut changer le monde qui nous entoure, dans notre façon de l’aborder et de le vivre, dans le détail de notre quotidien.
À un enfant qui est confronté pour la première fois à la mort, on dit pour le rassurer que le défunt vivra dans son cœur. Ce n’est pas faux, tu vivras dans nos souvenirs et notre affection papa. Mais plus encore, tu vivras dans ce que nous sommes, dans les valeurs que nous portons et dans la façon dont nous abordons la vie et les gens que nous croisons sur notre chemin.
Aujourd’hui, je le disais, je veux te faire une promesse, la promesse de demeurer ouvert, d’avoir de l’empathie, de démontrer du respect envers moi-même et envers les autres, de mettre de l’effort dans ce que j’entreprends, de rire, le plus souvent possible. Cette promesse, elle ne sera pas toujours facile à tenir, je le sais, mais de tendre dans sa réalisation, ce sera déjà beaucoup.
Je ne suis pas le seul ici aujourd’hui qui tenait à toi. Aussi, je ne serai pas le seul à me faire cette promesse. En s’inspirant de toi, en portant les valeurs qui étaient les tiennes, dans notre quotidien, à l’épicerie, au travail, à la station service, nous ferons grâce à toi de notre monde un monde meilleur. Et c’est ainsi que tu vivras pour moi, pour nous, encore longtemps.
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